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Nick Mothra, c’est…

Frankenstein Junior

Dès mon plus jeune âge, je charmais l’institutrice avec mes mini-planches de BD.  Un accident de luge et je profitais d’une longue convalescence pour dessiner les Schtroumpfs sous toutes les coutures : à huit ans, la courbe des bonnets et les doigts boudinés des gnomes bleus n’avaient plus aucun secret pour moi!

Je vivais donc ma vie « artistique » avec l’énergie inépuisable et l’enthousiasme propres à l’enfance, avec une passion toute particulière pour les sujets fantastiques et animaliers. 

Si mes copains collectionnaient les « Action Men », je me pâmais d’admiration devant les figurines de « La Planète des Singes », revivant à travers mes dessins et mes maquillages « maison » les destinées tragiques de Zira et Cornelius.  A ce propos, je vous déconseille la colle forte pour fixer les prothèses sur votre visage… je m’en souviens encore, ainsi que mes camarades de classe qui en ont ri pendant des semaines.

La huitième merveille du monde

En découvrant le « King Kong » de 1977, à la fin duquel le pauvre gorille géant mourrait dans des geysers de sang, mon engouement pour la race simiesque passa naturellement à la taille supérieure. Cette fois, plus de maquillage automutilant : j’allais, tel le Docteur Moreau, charcuter mon bon vieux nounours bleu et en faire une honorable copie de gorille… à grands coup de spray noir. J’avais alors découvert King Kong, le seul l’unique de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack et nourris depuis pour ce chef d’œuvre une tendresse indéfectible. 

A l’occasion d’une rediffusion cinéma des « Dents de la mer », mon bestiaire s’étendit au monde aquatique, et c’est une pléiade de (très) grands requins blancs, tous crocs dehors, certains affrontant même King Kong, qui envahit les marges de mes cahiers. Une sharkexploitation avant l’heure en quelque sorte

Quand les dinosaures dominaient le monde

Les singes, les gorilles géants et les requins, c’est bien mais les dinosaures, c’est encore mieux!  J’en suis tombé amoureux en regardant le King Kong de 1933 en Super 8. Malgré l’impressionnant T-Rex, j’ai craqué totalement pour le stégosaure que les explorateurs abattaient sans état d’âme. Sans doute la vision de ces films a-t-elle développé chez moi une empathie irrépressible pour ces êtres monstrueux dont l’homme se faisait le juge et le bourreau. Dans le même registre, j’étais horrifié par l’enchainement de la créature de Frankenstein, par Mighty Joe Young tourmenté pour des spectateurs ivres… Peut-être suis-je tout simplement ému par ce qui s’écarte des normes, m’étant toujours senti moi-même assez différent et très solitaire… Le portrait-type du gamin geek biberonné aux films fantastiques et aux dessins animés qui passe l’été dans sa chambre à bricoler des masques de zombies…

Le roi des monstres

Or donc, les dinosaures, je les collectionnais en vignettes Panini, je les fabriquais avec de vieux bouts de caoutchouc ou j’en achetais des modèles à assembler et peindre. Un dino, c’est balèze mais un Kaiju c’est encore, encore plus balèze! A tout seigneur, tout honneur : le premier kaiju à avoir croisé ma route fut Godzilla. Guère à son avantage, le pauvre, dans ce piètre navet qu’est « Godzilla contre Megalon » où des bestioles démesurées se castagnent à la façon des catcheurs mexicains. Depuis, j’ai un faible pour les kaijus caoutchouteux qui pulvérisent des immeubles miniatures.

Vous êtes plutôt « Tintin » ou « Spirou » ?

Vous l’aurez compris, c’est cette enfance boulimique qui forgea mes goûts cinématographiques et graphiques.

Puis vint le temps pour moi de choisir des études supérieures.  Mon cœur pencha pour le cinéma mais le porte-monnaie de mes parents m’orienta vers mon second choix : l’École supérieure des arts Saint-Luc de Liège.

C’est à cette époque que je fis la connaissance de Didgé, la coqueluche de la rédaction du journal de Tintin : outre sa série fétiche « Monsieur Edouard », il écrivait pour pas mal de jeunes auteurs. Mon style de dessin, très influencé par l’esprit « Fluide glacial », fut qualifié par le rédacteur en che, Jean-Luc Vernal de « post soixante-huitard »; mais il aimait assez le look d’un personnage… Quelques mois plus tard paraissait dans les pages du magazine la première aventure de Tanagra Brockfeller… Je me revois encore, au kiosque à journaux, découvrir avec émotion mes premières planches publiées! Parallèlement, je dessinais aussi « Bobby Bout-De-Chou », des mini-gags axés sur les mésaventures cruelles d’un petit garçon aux oreilles démesurées… Tiens, encore cette idée de la différence et de la mise à l’écart… L’aventure dura deux ans, jusqu’à ce que le journal de Tintin ferme boutique et me laisse à nouveau orphelin, malgré quelques parutions dans le Journal de Spirou.

Artistes en culottes courtes !

J’effectuai alors, au Centre Culturel d’Evere, des stages de BD pour les enfants. Une belle et magnifique expérience qui se poursuivit pendant plus de sept ans et qui, au fil du temps, s’étoffa, passant de la BD à la réalisation de courts-métrages aux noms évocateur : « Meurtre au Manoir » (une enquête policière à la Agatha Christie) , « Le Manoir de l’Horreur » (oui, ça fait beaucoup de manoirs, la raison étant que nous tournions dans un bâtiment communal baptisé « Le Manoir »), « Horreur from Deep Space » (où les gosses se maquillaient en zombies et se dévoraient les uns les autres). Nous faisions également de la sculpture de monstres, des masques effrayants, des décors miniatures…

Les années qui suivirent furent un peu désordonnées. Je pris alors mon indépendance et, après des années de repli sur moi-même, je m’épanouis en assumant ma propre différence et découvris le monde gay, qui m’inspira d’ailleurs une série humoristique, dans un style complètement différent, en ligne claire, qui dépeignait les déboires des homos au quotidien.

Cette période fut pour moi l’occasion de tester des choses que je voulais faire depuis longtemps. Mouler du latex par exemple. Je modelais l’argile, faisais des moules en plâtres et y coulais du latex coloré et renforcé par des bandes de gaze. Je réalisai ainsi quelques monstres façon poupée de ventriloque, animés à la main.

Welcome to « Numeric Park »

En 1993, Jurassic Park explosait à l’écran. Comme un gosse, je collectionnais les figurines, jouets, articles de presse bref, tout ce qui se faisait.  Les dinosaures étaient de retour, et en pleine forme!!!!

Rêver c’est bien, mais la réalité me rappela rapidement à l’ordre. Avec Jurassic Park, on entrait de plein pied dans l’ère virtuelle, et je décidai de donner un coup de barre à mon orientation professionnelle.  Pour trouver un job, des compétences informatiques étaient exigées, et je m’inscrivis à une formation axée sur le graphisme et la mise en page sur ordinateur et me spécialisai dans le multimédia. C’est que je commençais à y prendre goût…

C’est en 1996 que je quitte la Bande Dessinée et les Arts plastiques pour le monde de l’animation et de l’image de synthèse. Dans les studios de Neurones, je découvris les secrets de fabrication du dessin animé 2D : mon premier job consistait à faire correspondre les phonèmes d’un personnage cartoon à la bande son. Puis, je mis sur pied une équipe destinée à tester dans les conditions d’une production, un logiciel de coloriage des dessins.

Quelques mois plus tard, le boss, connaissant mon passé BD, me confia les recherches graphiques d’un personnage destiné à être modélisé en 3D pour le service pédiatrique du CHR Citadelle de Liège : DocToon, une marionnette virtuelle animée en temps réel et capable de converser avec les enfants hospitalisés. 

Heureux du succès de DocToon, je fus chargé du développement d’une série axée sur ce personnage, de la conception de l’univers visuel à la direction artistique, en passant par l’histoire, les dialogues et la musique. « Oréana, à la Croisée des Etoiles », mini-série bourrée de références à mes univers favoris, vit le jour et connu un succès très honorable au petit écran.  Je fis la connaissance d’André Borbé, le musicien talentueux qui composa la musique, et qui est resté un de mes rares et fidèles amis.

Nous sommes en 1999 et cette année fut marquée par la plus belle rencontre de ma vie: inattendue, surprenante et tellement forte qu’elle garde encore aujourd’hui la même intensité. Jonathan deviendrait mon époux cinq ans plus tard.

Neurones avait bien grandit et fut rebaptisée Neuroplanet.  J’avais devant moi un avenir professionnel prometteur dans un groupe solide en pleine croissance, une vie sentimentale épanouie bref, j’étais aux anges, même si au final j’étais loin de Disney ou Pixar… 

« Horreur et damnation ! »

En 2001, « Neuroplanet » fut victime de son succès, et surtout de la rapidité de celui-ci. Malgré un carnet de commandes bien rempli et un chiffre d’affaires avoisinant les 19 millions d’euros, la société avait besoin d’un apport d’argent frais de près de 6 millions d’euros pour grandir.  Or, la veille de la montée en bourse, supposée apporter les investissements nécessaire, BNP Paribas se retira de l’opération, avec des conséquences désastreuses : la société et toutes ses filiales aux Etats-Unis, au Canada, en France, au Grand- Duché de Luxembourg, en Corée et au Portugal mirent la clé sous le paillasson, laissant trois cent personnes sur le carreau.

J’avais vécu là les plus belles années de ma carrière : pendant près de six ans, j’avais bénéficié à la fois de l’apprentissage des nouvelles technologies (Ah! Travailler sur Softimage, le logiciel qui avait servi à modéliser le T-Rex de Jurassic Park!!) et d’une liberté créatrice incroyable, entouré de gens formidables! Tout ça dans une ambiance de confiance.

Après quelques mois passés dans une nouvelle boîte qui s’avéra éphémère, mon compagnon et moi-même nous retrouvâmes sans travail… Nous quittâmes Liège pour une chaumière à Blegny (Si! Si! Une vraie petite chaumière, en face du cimetière, très pratique pour les zombies…). Etrangement, malgré le stress de retrouver du boulot, nous ne nous accommodâmes pas trop mal de cette vie simple et je garde de cette période énormément de beaux souvenirs…

Et maintenant, on fait quoi ?

Les années qui suivirent furent chahutées… Quelques années dans des studios d’animation luxembourgeois à animer des séries 2D ou 3D low-cost pour la plupart. Ah! Les moyennes de 15 secondes quotidiennes d’animation exigées! Une vraie torture quand on est perfectionniste. Le studio n’étant qu’un gros montage financier, les personnes-clé ne connaissaient, pour la plupart, pas grand-chose à l’aspect artistique, voire technique, du métier et je me souviens de quelques conflits plutôt éprouvants.  Heureusement, l’ambiance était la plupart du temps décontractée, et cette expérience m’a surtout apporté quelques nouvelles et belles amitiés…

Lorsqu’on me proposa de m’occuper d’une section préparatoire en 3D dans une école technique, j’acceptai sans trop réfléchir… 

Expérience mitigée. J’ai adoré enseigner aux élèves motivés, mais je ne pense pas que j’étais fait pour tout ce qui gravite autour du monde de l’Enseignement : l’insécurité d’emploi permanente, les cours de dessins destinés à simplement « occuper » les élèves de première année, la rigidité de certaines mentalités ou de l’administration.  Ce fut ma seule année dans l’Enseignement, la Direction de l’Ecole ne pouvant plus m’assurer le poste.

Fort heureusement pour nos finances (nous venions d’acheter une maison à Verviers), je fus engagé chez CoToon, un studio d’animation créé par un ancien de Neuroplanet. Nous soumettions de nombreux projets qui, s’ils n’aboutissaient que rarement, me permettaient d’affiner ma technique digitale (en réalisant des textures) et mes techniques d’animation, de faire de la recherche graphique… Le seul titre de « gloire » dont pu se targuer CoToon fut le long métrage de synthèse adapté de la BD « Bob & Bobette » … Visuellement passable, le film souffrait d’un humour transposé tel quel de la BD vers le cinéma et ça ne fonctionnait pas trop bien…

Et puis, faute de commandes, CoToon fit faillite! La troisième de ma carrière… Je me suis souvent demandé si ce n’était pas l’Univers qui tentait de me faire passer un message, s’il n’y avait pas un lien de cause à effet entre mon entêtement à « rentrer dans le moule de l’économie de marché » et le sort funeste de ces sociétés…

C’est ça la vie d’artiste !

C’est à ce moment que je me suis remis à penser à la BD, à me questionner sur mon identité artistique. Jonathan au scénario et moi au dessin, nous conçûmes un projet d’album qui, malmené par des éditeurs peu scrupuleux, ne put voir le jour, mais nous comptons bien le faire revivre, attendez-vous donc à être surpris…

Toujours est-il que cette envie de travailler tous les deux sur un projet commun nourrira nombre de conversations passionnées et un certain nombre d’ébauches de projets… Alors qu’entretemps nous avions sagement opté pour un métier moins risqué (financièrement parlant), nous ne cessions de rêver à ce moment où nous pourrions ensemble travailler sur « notre » projet… L’Univers, malgré sa lassitude à nous voir nous entêter dans notre quête de la normalisation, eu tout de même cette fois pitié de nos collègues et décida une nouvelle fois de nous envoyer un message. Alors que nous nous « lobotomisions » petit à petit dans un back office à l’ambiance nocive, une éditrice, épouse d’un producteur de dessins animés, me proposa l’adaptation de « l’île du Docteur Moreau » en BD… Inutile de dire que ça a suffi à raviver notre désir de créer. Jonathan se chargea de l’adaptation et accoucha d’un merveilleux scénario tout en subtilité, apportant, à mon sens, une richesse thématique que l’œuvre de H. G. Wells ne possédait que modestement.

Après trois longues années de labeur, l’album fut édité en 2018, pile au moment où nous étions poussés à la porte du Back Office of The Living Dead par nos employeurs. 

Le déclic

Le début d’une deuxième vie et d’un rêve, d’une nature profonde que j’avais trop longtemps laissé dormir… 

A l’heure actuelle, ma préoccupation majeure est de me faire un « nom » et de cerner au mieux ma spécificité artistique qui, de jour en jour, se fait de plus en plus nette. J’ai décidé de m’entourer de monstres, de créer des monstres et ceux-ci m’aideront à sensibiliser le monde à la différence, à ouvrir les esprits, à apprendre la tolérance.

Oui, tout ça !